Derrière les rééditions vinyles, il y a souvent un travail de des sources audios qui ont subi les altérations du temps, quand elles n’ont pas tout simplement disparu. Nous avons voulu nous intéresser à ce travail de l’ombre, essentiel pour que nous puissions écouter sur nos platines des albums oubliés.

Il y a quelques mois Frédéric Ménétrier nous a contacté pour nous parler de son travail. Il est ingénieur du son en préservation sonore chez Audio Gecko et reponsable de projet musicaux. Après une discussion téléphonique passionnante, nous lui avons proposé de l’interviewer pour nous éclairer sur les énormes chantiers que sont la restauration d’ et la remasterisation de celles-ci. Et vous verrez que les choses ne sont pas si simples et qu’elles demandent un véritable amour de son métier.

Pouvez-vous nous présenter Audio Gecko et ses activités ?

Frédéric Ménétrier – Nous sommes spécialistes de la numérisation et de la restauration numérique d’archives sonores depuis 15 ans. Situés à Montreuil, en proche banlieue Parisienne, nous travaillons en collaboration avec les plus grandes institutions Européennes, telles que l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), la BnF (Bibliothèque nationale de France), la RTS (Radio Télévision Suisse), la VRT (Organisme de la radiodiffusion flamande), RFI (Radio France internationale) ou encore la Cour Européenne des Droits de l’Homme, dans le cadre de projets de numérisation de fonds d’archives nationaux. À ce jour, nous avons sauvegardé et restauré plus de 100 000 disques originaux acétate, et 200 000 heures de bandes magnétiques.

Parallèlement à cette activité historique, nous avons créé un département dédié aux projets musicaux, permettant aux maisons de disques, artistes ou labels indépendants de nous confier la numérisation de leurs archives sonores à des fins de préservation, de mise à disposition sur les plateformes numériques, ou de réédition physique. Cette activité progresse aujourd’hui de façon importante grâce à la demande de nos clients pour notre savoir-faire et notre connaissance du monde du studio.

Logo audio gecko

Le regain d’intérêt pour le vinyle a certainement eu des impacts sur votre activité, vous le datez de quand et pensez-vous qu’il est durable ?

La création de la journée annuelle du vinyle en 2008, le « Record Store Day » (NDLR : en France), est certainement l’un des points de départ. Désormais, il n’est plus possible de considérer le retour du vinyle comme un simple effet de mode, non seulement par la croissance soutenue des ventes depuis plus d’une dizaine d’années, mais aussi par la quantité et la qualité des albums disponibles, souvent réédités pour la première fois depuis leur pressage original. Le son analogique (et ses nombreuses limitations), associé à la beauté de l’objet ont conquis un public plus jeune, qui découvre une autre façon d’écouter la musique. L’album est alors réellement apprécié dans son ensemble, tel qu’il a été imaginé à l’époque. Pourtant, un vinyle vendu sur deux aujourd’hui ne sera jamais ouvert par son propriétaire !

En effet, ce regain d’intérêt pour le vinyle a un impact sur notre activité studio. Nous sommes régulièrement sollicités par des acteurs de la réédition, qu’il s’agisse de majors comme Universal Music, mais également par des labels indépendants souhaitant mettre en lumière des albums plus rares qui seront pressés en éditions (très) limitées. Nous estimons que près de la moitié des projets musicaux que nous réalisons aujourd’hui concernent des projets de réédition vinyle.

Venons-en au cœur de ce qui nous intéresse, les rééditions de vinyles, pour qui avez-vous travaillé (labels et artistes) ? Rencontrez-vous beaucoup de « disques obscurs » ?

Nous travaillons régulièrement avec les labels Libreville Records, BeauMonde Records et Digger’s Digest pour lesquels nous avons participé aux rééditions de Bèlènou – Emosyon Tambou-A Surprise – Beleive Me, Freesound – Philopsis, et Wilfred Percussion. Cette collaboration a permis une rencontre avec Jean-Baptiste Guillot de Born Bad Records, qui nous a accordé sa confiance pour participer à Pierre Vassiliu – En voyages. Nous avons également réalisé l’album Rythmes Contemporains de Janko Nilović, réédité par Broc Recordz, pour lequel j’ai pu numériser les bandes master en haute définition. Nous avons ensuite poursuivi avec un deuxième album, Un homme dans l’univers.

Dans le cadre de notre activité, nous rencontrons en effet une grande partie de disques « obscurs » car ils permettent aux labels indépendants de proposer des albums de qualité souvent oubliés ou introuvables, et de se spécialiser dans certains genres musicaux très particuliers. Cela complète parfaitement les catalogues déjà réédités par les majors, souvent constitués d’albums parmi les plus connus. Par ailleurs, nos clients institutionnels disposent également de disques obscurs, que l’on rencontre par exemple au dépôt légal, sur lesquels nous ne pouvons malheureusement pas communiquer plus d’informations.

 

À partir de quelles sources audio travaillez-vous ? Comment arrivez-vous à restaurer le son ?

La question des sources audio est complexe et fait se confronter en permanence théorie et pratique. Lorsque nous travaillons sur une réédition, nous réutilisons toujours les bandes master, si cela est possible. Cependant, il devient de plus en plus difficile de les obtenir, et ce, pour plusieurs raisons : elles sont le plus souvent perdues, en mauvais état ou parfois même incomplètes. Lorsqu’elles sont encore existantes, nous sommes parfois amenés à les restaurer physiquement, permettant ainsi de les relire dans les meilleures conditions. Elles sont ensuite numérisées en haute définition (PCM 24 bits / 96 kHz minimum) et différentes opérations de montage sont réalisées.

Lorsqu’il est impossible d’utiliser les bandes originales, nous sélectionnons avec notre client un exemplaire neuf ou en très bon état de l’album vinyle édité que nous numérisons. Puis, cette numérisation est restaurée numériquement par l’un de nos ingénieurs spécialisés. Nous réalisons alors plusieurs opérations permettant de réduire le maximum de défauts (clics, craquements, bruits de surface, souffle, sifflantes…). Nous utilisons pour cela des logiciels professionnels spécialisés, tels que iZotope RX 7 Advanced, une sélection de plug-ins dédiés et le système CEDAR Cambridge.

Les fichiers numérisés et/ou restaurés sont ensuite préparés techniquement et livrés en fonction de leur destination : pressage CD, pressage vinyle, téléchargement en haute définition ou streaming, où ils seront mis à disposition du public.

On peut souvent entendre des reproches sur les mastering qui ne sont pas toujours adaptés au support vinyle, notamment lorsqu’il s’agit d’artistes actuels. Qu’est-ce qu’un bon mastering pour vous ? Comment, pour les rééditions, améliorer la qualité pour l’écoute tout en respectant le son originel ?

De nombreuses critiques sont régulièrement formulées au sujet du mastering, en particulier le niveau sonore généralement trop élevé qui dénature la dynamique naturelle de la musique et rend l’écoute fatigante. Cette pratique du « toujours plus fort », communément appelée « la guerre du volume » (ou « Loudness War ») est heureusement en déclin ces dernières années. Dans une certaine mesure, le succès récent du vinyle à probablement contribué à atténuer cette dérive à cause de ses limitations techniques.

Pourtant, ces reproches ne sont pas toujours du fait du mastering : certains enregistrements sont déjà fortement compressés au mixage, ce qui ne laisse alors que très peu de latitude à l’ingénieur de mastering. Il est aujourd’hui nécessaire de réaliser plusieurs mastering, qui doivent s’adapter à toujours plus de supports, qu’ils soient dématérialisés (streaming, téléchargement standard et haute résolution) ou physiques (CD, vinyle), s’adaptant aux nouveaux lieux et types d’écoutes, tout en respectant les plus hauts standards de fidélité.

En ce qui concerne les projets de réédition, nous écoutons des masters analogiques sur bande dont la dynamique et la qualité sonore peuvent surpasser certains enregistrements numériques. C’est pourquoi nous respectons toujours le son originel sans le dénaturer. Malheureusement, nous sommes de plus en plus confrontés au vieillissement des supports enregistrés. De nombreuses bandes master présentent de micro pertes sonores appelées « drop-outs », résultat du décollement des particules d’oxyde. Certains disques vinyle peuvent également présenter des sillons abîmés. La restauration sonore permet de corriger numériquement tous ces petits défauts de manière imperceptible et transparente pour l’auditeur.

Pouvez-vous nous parler des projets en cours ou futurs ?

Nous avons récemment finalisé la restauration de l’album « Kiuá » d’Andréa Daltro, dont j’ai assuré la direction de projet en collaboration avec le label Suisse Inmelo Music, fondé et dirigé par Oscar Palmadés.

L’histoire de ce projet est atypique, d’abord car ce disque de musique vocale est certainement l’un des albums brésiliens récents les plus recherchés aujourd’hui, du fait de sa qualité artistique. Ensuite, car il est presque impossible d’en obtenir une copie : autoproduit par l’artiste et édité à un millier d’exemplaires, il ne fut jamais distribué au Brésil mais seulement diffusé à la ville de Salvador de Bahia. Après de nombreuses recherches, Oscar Palmadés finit par localiser et acheter à prix d’or l’un des très rares exemplaires existants mais le disque est troué et sera finalement inexploitable en l’état. Il réussit alors à contacter l’artiste et organiser une rencontre au Brésil ; sensible à l’intérêt qu’il porte à son album, elle lui échangera son unique exemplaire personnel contre le disque troué, permettant ainsi de réaliser la première réédition de l’album depuis sa sortie en 1988 !

Après quasiment un an de travail, l’album sera disponible en février 2020, en versions vinyle et CD. Nous avons été en charge de la numérisation et la restauration numérique de l’album et le mastering a été réalisé à la United Music Foundation.

Et votre parcours personnel, quel est-il ? Êtes-vous aussi collectionneur de disques ?

J’ai tout d’abord reçu une formation musicale classique au piano à partir de 5 ans puis lors de mes études supérieures, je me suis naturellement orienté vers l’ingénierie sonore à l’EICAR où j’ai suivi une formation de réalisation en techniques sonores numériques et obtenu un Bachelor of Fine Arts.

frédéric ménétrier

Frédéric Ménétrier

 

Cette spécialisation en audio numérique a suscité par incidence un fort intérêt pour son pendant analogique après une visite du studio Marcadet en 2006. J’ai alors commencé à étudier la bande magnétique de façon approfondie à partir de ce moment, ce qui m’a permis dix ans plus tard d’intégrer le groupe français Mulann Industries, leader dans la fabrication des bandes magnétiques audio professionnelles et présent dans 29 pays. J’ai alors participé au lancement de la marque « RecordingTheMasters » (RTM) en développant et présentant la nouvelle gamme audio auprès des studios d’enregistrement et lors des salons AES, en tant que chef de produit.

Parallèlement, et afin de consolider mes connaissances dans la préservation du patrimoine sonore, j’ai suivi une formation en restauration sonore à l‘École nationale supérieure Louis-Lumière. Désormais chef de projet chez Audio Gecko, je suis responsable des projets musicaux, en relation avec les maisons de disques, labels indépendants et artistes souhaitant numériser et rééditer leurs enregistrements. Au-delà de l’aspect technique, il s’agit aussi d’un véritable travail d’accompagnement jusqu’à la sortie du projet.

En ce qui concerne ma collection de disques, celle-ci est essentiellement constituée de quelques originaux et rééditions de qualité. Je recherche particulièrement les pressages en édition limitée et apprécie particulièrement les labels Speakers Corner Records, Mobile Fidelity Sound Lab ou AudioFidelity. La majeure partie de ma collection est en réalité constituée de plus d’une centaine de bandes master de studio, que j’ai souhaité préserver de la dispersion ou la destruction. Ce fonds d’archives musicales est en développement permanent. Les bandes collectées seront par la suite restaurées pour une conservation à long terme. Les maisons de disque, labels indépendants, studios ou artistes qui souhaitent apporter leur contribution sont donc les bienvenus.

 

Merci beaucoup à Frédéric

Audio Gecko